Présidentielle américaine : Facebook au cœur des soupçons.

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C’est une nouvelle que les médias français n’ont pas relevée. La semaine dernière, Robert Mueller, conseiller spécial chargé de superviser l’enquête sur les possibles liens entre le gouvernement de la Russie et des individus liés à la campagne présidentielle de Donald Trump, a assigné en justice la société Facebook. Pourquoi ? Afin de rendre public des messages politiques envoyés à des citoyens américains par des annonceurs russes sur le célèbre réseau social. Ces messages politiques, aucun observateur de la campagne américaine n’a pu les voir, et pour cause : ils étaient secrets.

Robert Mueller met le doigt sur le principal problème de la dernière campagne présidentielle américaine : l’utilisation de méthodes cachées pour manipuler la population américaine à son insu. Des agissements qui ne concernent pas seulement les Russes, bien au contraire…

Ce que R. Mueller est en train de comprendre, c’est comment l’utilisation des données personnelles des citoyens américains à leur insu a permis la victoire de Donald Trump. Ce qu’il cible dans son assignation, ce sont des publicités sur le principal réseau social de la planète, Facebook. Mais pas n’importe quelles publicités. Il s’intéresse surtout à ce que l’on appelle les Dark Posts.

L’arme secrète de la campagne Trump

Qu’est-ce-qu’un dark post ? C’est un message publicitaire hyper ciblé qui va apparaître sur votre mur Facebook, et uniquement sur le vôtre, et qui disparaîtra ensuite de votre fil. Il n’apparaîtra pas sur la page qui l’a émis. Impossible donc de savoir à quoi ils ressemblent. Enfin, c’est très difficile. Ces messages peuvent être envoyés dans un but commercial par des marques. Ce qui devient vicieux, c’est que les campagnes politiques peuvent elles aussi s’en servir. Et oui, les partis politiques ou les campagnes, comme les autres entités qui cherchent à exister sur le réseau, disposent de leurs pages sur Facebook. Et le comble du vice, c’est que l’on peut décider avec une extrême précision qui reçoit ce message, en fonction de critères bien établis, qui font du destinataire, une personne a priori sensible au contenu de ce post. Et donc influençable. Tout cela de façon dissimulée.

Ces dark posts furent l’arme secrète de la campagne de Donald Trump, et probablement l’un des éléments pouvant expliquer son improbable victoire, avec moins de suffrages que sa rivale.

Durant des mois, nous avons cherché à en trouver la trace, fouillant les recoins du web et le cache de Google. En vain. Mais la semaine dernière, une blogueuse américaine a fait un thread (succession de messages qui constituent à la fin un récit complet, à retrouver ici : @emlas) sur Twitter en affichant de nombreux messages provenant d’une page Facebook baptisée « Defeat crooked Hilary », en français « Battez la crapule d’Hillary ». Defeat Crooked Hillary, c’est le nom sur le web de « Make América Number One », le comité de soutien pro-Trump créé par Robert Mercer, un milliardaire hyper conservateur qui a décidé d’imposer à l’Amérique un agenda politique réactionnaire et dont nous avons fait le portrait (Voir Unfair Game, comment Trump a manipulé l’Amérique, et ici, dans l’Express : « Robert Mercer, l’homme de l’ombre derrière Donald Trump » .

Ce comité de soutien a été l’un des acteurs clefs de la campagne. Parce qu’il a réussi à influencer à leur insu les citoyens américains, en leur envoyant des messages personnalisés sur Facebook.

Influencer les votes

Comment ont-ils pu faire ça ? Mercer, mais aussi la campagne officielle de Donald Trump ont travaillé avec une entreprise assez particulière. Son nom : Cambridge Analytica. Il s’agit d’une société de psychométrie électorale, qui compte parmi ses fondateurs ce fameux milliardaire, Robert Mercer mais aussi Steve Bannon, qui a dirigé la campagne de Trump. Leur objectif est clair : révolutionner la façon de faire des campagnes politiques. D’ailleurs, leur film publicitaire ne laisse que peu de place au doute.

Pourtant, tout n’est pas aussi clair et transparent que la firme le laisse entendre. Car dès sa création en 2013, Cambridge Analytica se lance dans une opération inédite : compiler des millions de données sur la population américaine à son insu. Voici comment.

Imaginons un citoyen américain que nous appellerons Mr X.

Sans qu’il s’en rende compte, et comme tout individu, il laisse trainer sur Internet des milliers d’informations personnelles : son adresse, son âge, son revenu, ses hobbies, ses achats, mais aussi sa religion, ou s’il possède au non une arme à feu. Toutes ces données, Cambridge Analytica va les racheter aux sociétés de crédit, aux banques, à la sécurité sociale, mais aussi aux géants du web comme Facebook, Google ou Twitter.

C’est légal mais personne ne s’en vante. En tout, elle dispose ainsi de 4 à 5000 informations pour chacun des 230 millions d’adultes vivants aux États-Unis. C’est énorme.

Toutes ces données, Cambridge Analytica va les combiner à des résultats de tests psychologiques a priori anodins que l’on trouve sur le web, comme celui-ci – quel super héros êtes-vous ?  ou celui-là, plus orienté vers la psychologie.

Non, nous ne sommes pas dans un film d’anticipation : l’idée est bien de faire (innocemment) passer des tests psychologiques aux gens et de croiser les résultats avec les informations que l’on a par ailleurs sur eux. On peut ainsi savoir ce qui les motive, en dresser un profil précis et s’en servir pour, pourquoi pas, influencer leur vote. Tout cela a un nom : la psychométrie.

Avec ces méthodes alliant mathématiques de pointe et psychologie, la firme établit des profils type d’électeurs, afin de savoir exactement comment convaincre les citoyens. Cela leur permet de moduler leur message en fonction de leur audience cible, et d’être encore plus efficace.

Fort de toutes ces informations extrêmement précises sur les Américains, Cambridge Analytica a ensuite utilisé Facebook pour diffuser ses messages. Des messages hyper personnalisés dont personne n’avait la trace et qui auraient du rester secrets.

Nous avons révélé l’existence de cette stratégie, et de ces méthodes, dans le documentaire exclusif, disponible sur Spicee : UNFAIR GAME, comment Trump à manipulé l’Amérique ou dans le sujet consacré à notre doc par BFMTV. Or, il y a 2 semaines, ces fameux messages sont apparus au grand jour, venant confirmer une fois de plus toute notre enquête.

Injures et diffamation

Et voilà le genre de messages que cette page envoyait aux citoyens américains en septembre et octobre 2016, à quelques semaines du scrutin. Ils proviennent tous de la même page, celle du comité de soutien de Robert Mercer, Defeat Crooked Hillary.

Injurieux, diffamatoires, surfant sur les fakenews qui ont inondé la campagne américaine, ils sont tous construits sur le même modèle : un message vidéo choc, truffé de photos racoleuses et de propos accrocheurs, avec pour but de critiquer l’adversaire de Donald Trump.

Le 20 septembre, on trouve cette vidéo accompagnée de ce texte : « De Bengazi au World Trade Center, les Clinton n’ont jamais levé le petit doigt. Hillary Clinton a déjà démontré qu’elle n’était pas capable de protéger. Son passé le démontre. »

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Mais aussi ce post : « Rejoignez l’équipe pour battre la candidate la plus corrompue de Washington »

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Le 29 septembre, c’est la vie intime de la candidate qui sert un argumentaire politique de ses adversaires. « Si elle ne peut pas diriger sa propre maison, elle ne peut pas diriger la Maison Blanche »

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Enfin, le 6 octobre, c’est l’affaire des emails qui est mise en exergue : « Ses mensonges et son utilisation frauduleuse d’informations secrètes nous met tous en danger ».

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Comment sait-on que ces messages sont bien des dark-posts ? Il suffit de consulter la page Facebook en question, et de remonter le fil. Vous pouvez le faire vous-même ici . Impossible de retrouver ces posts. Ce sont donc bien des dark posts.

« Dans le cas d’un débat politique, il faut que les choses soient transparentes »

Et Facebook dans tout ça ? Car c’est bien sur la plateforme du réseau social que cette fonctionnalité est proposée. Carole Cadwalladr, journaliste au Guardian et spécialiste des questions de data, est très sévère : « Facebook est largement complice sur ces questions, et le fait qu’ils ne se confrontent pas au problème est même moralement répréhensible. Leur algorithme est secret, nous n’avons aucune idée de ce qui s’y passe… Des millions de messages publicitaires ont été envoyés, et pouf, ils ont disparu. Nous n’avons aucune trace de ces messages, nous n’avons pas idée de qui a vu quoi, c’est la face cachée de la démocratie, ce n’est plus de la démocratie ! ».

Pour elle, c’est le fondement même de la démocratie qui est remis en cause : « Dans le cas d’un débat politique, il faut que les choses soient transparentes, que le débat soit public, que l’on sache qui défend quel thèse ou quel camp, et surtout quels messages sont envoyés à qui. Cette idée de sournoisement cibler les électeurs avec on ne sait quoi sur leurs téléphones et leur ordinateurs, c’est simplement terrifiant. Ils pouvaient dire ce qu’ils voulaient, y compris n’importe quoi, et nous ne le saurons jamais ». Jamais ? « Bon, en réalité, ces messages doivent encore exister sur les serveurs de Facebook. Mais ils ne les révèleront pas ».

Revenons à l’enquête de Robert Mueller, le conseiller spécial chargé d’enquêter sur la dernière campagne américaine. Il soupçonne les Russes ou des intérêts proches du Kremlin d’avoir utilisé les mêmes méthodes afin de soutenir la campagne de Donald Trump.

Cette nouvelle préoccupe beaucoup David Carroll, professeur à l’Université de Parsons à New York. Et pour cause. M. Carroll a entrepris au début de l’année 2017 une démarche afin de savoir ce que Cambridge Analytica savait sur lui. (Voir Unfair Game, partie 3). Il fait partie d’un petit groupe de citoyens américains qui a demandé à Facebook s’il avait été ciblé par des pages liées au gouvernement russe. Réponse du premier réseau social de la planète, cité dans un article du The Daily Beast ? : « Nous ne sommes pas bien placé pour savoir si il a existé une coordination entre la campagne Trump et la Russie ». Avant de refuser de rendre publique l’information permettant de savoir « si les utilisateurs du réseau avaient pu être ciblés par des pages proches du gouvernement russe ».

La question est d’autant plus préoccupante que Alex Stamos, le Chief Security Officer de Facebook, a reconnu que « la Russie avait utilisé 470 faux comptes Facebook afin de diffuser pour 100 000 dollars de publicités politiques durant la campagne de 2016 ». Une goutte d’eau dans l’océan de Facebook, qui compte 2 milliards d’utilisateurs, direz-vous ?

C’est un peu plus compliqué que cela. Car si la somme de 100 000 dollars paraît dérisoire, elle permet en réalité de toucher des millions d’utilisateurs avec un message. En effet, pour 6 dollars d’investissement marketing, le réseau social vous garantit 1000 impressions, soit 1000 personnes touchées. Du coup, avec 100 000 dollars, on peut toucher 17 millions de personnes. Beaucoup moins anodin. D’autant, encore une fois, que ces posts sont très ciblés.

L’une des 470 pages Facebook identifiées comme liée au gouvernement russe, SecuredBorders, comptait plus de 130 000 fans au moment de sa désactivation par le réseau social le mois dernier. Le cache de Google fournit quelques éléments sur son contenu : caricatures d’extrême-droite, fake news, et surtout, attaques au vitriol contre l’adversaire de Donald Trump, Hilary Clinton : « This woman is a crook, a sociopath, a heartless cold b*tch », accompagné par un montage photo montrant la candidate démocrate posant à son entrée en prison.

Ces nouvelles pratiques politiques ne sont pas encore réglementées, et pourtant, elles semblent avoir un impact non négligeable sur l’issue des élections. Et c’est bien le problème. Aux États-Unis, mais pas seulement… Récemment, Cambridge Analytica, qui a donc fait la campagne de Trump, mais aussi celle du Brexit, a révélé avoir travaillé sur les élections au Kenya. Le lendemain du scrutin, la Cour Suprême de ce pays d’Afrique a annulé les résultats du vote pour fraude informatique.

Au Mexique, Cambridge Analytica poursuit son entreprise de manipulation électorale. Avant d’aller tenter de conquérir le marché chinois. Ce qui pose désormais un défi aux citoyens du monde entier, comme l’explique l’avocat spécialisé dans les Droits de l’Homme, Ravi Naïk depuis son petit bureau de Londres : « Le nouveau champ de la liberté individuelle, c’est la protection de la donnée personnelle. Il s’agit de rendre aux individus le contrôle de leurs données et de leur utilisation. La data, c’est le nouveau combat pour les Droits de l’Homme ».

Thomas Huchon

@ThomasHuchon

Pour (re)voir le documentaire exclusif : Unfair Game, comment Trump a manipulé l’Amérique

 

 

 

 

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