Interview de Camille Courcy, reporter de guerre et réalisatrice des « Mordeuses de Daesh »

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Coulisses d’un tournage difficile

La ville de Mossoul en l’Irak, vient d’être libérée du joug de Daesh par les forces armées irakiennes. Pour l’occasion, nous avons posé quelques questions à Camille Courcy, réalisatrice et reporter de guerre, partie enquêter pour Spicee sur une mystérieuse brigade féminine de l’Etat Islamique : Les mordeuses de Daesh. Avec nous, elle revient sur le sort réservé aux “mordeuses” depuis son reportage, nous parle des difficultés de son enquête et de son métier à haut risque.

Que sont devenues les mordeuses que tu as rencontrées au cours de ton reportage ?

Sur les trois mordeuses que j’avais rencontrées, deux ont été libérées suite aux pressions de leur famille. Il n’y a que la soeur de l’émir de Mossoul qui est toujours en prison. Elle est trop influente et dangereuse pour être libérée. Le cas des mordeuses pose des problèmes diplomatiques entre les différentes tribus. Déjà, c’est un tabou d’emprisonner et de juger des femmes en Irak, et le moment est d’autant plus mal choisi, que l’armée négocie avec ces tribus pour récupérer du terrain sur Daesh.

Punir les “mordeuses” n’est pas une priorité pour l’Etat irakien. C’est triste à dire, mais ce n’est pas le plus grave… il y a eu tellement d’horreur durant cette guerre, des enfants soldats, des petites filles esclaves sexuelles, que le cas de quelques femmes qui ont été mordues, même si elles en ont été traumatisées, n’est pas une priorité. Nous, on trouve ça choquant, parce que c’est une pratique très bizarre, mais vraiment, ce n’est pas le plus grave.

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Comment en as-tu entendu parlé pour la première fois ?

C’est mon fixeur qui a vécu 3 ans sous Daesh qui m’en a parlé. On était ensemble en voiture et d’un coup il me raconte qu’il y a des femmes qui mordent d’autres femmes pour faire respecter les lois de Daesh. Au début, j’ai pensé que c’était une rumeur, comme celles qui circulent en zones de guerre. J’ai enquêté et de fil en aiguille j’ai découvert que ce n’était pas du tout une rumeur.

Dans ton reportage, tu parles du tabou de la femme irakienne, est-ce que tu as vraiment ressenti que c’était difficile de traiter ce sujet, a fortiori avec une caméra ?

Dans le film, on voit que plusieurs femmes acceptent de nous parler et même de nous montrer leurs blessures, mais ce qu’on ne voit pas c’est le nombre de portes qu’on s’est pris dans la gueule ! Sur les cent femmes à qui on a demandé, seulement trois ont accepté de nous aider. C’est réellement difficile de parler de la femme arabe irakienne sunnite. En plus, parler du fait qu’elles ont été mordues est humiliant, pour elles et pour toute leur famille. C’est une honte et ça sous-entend qu’elles ont fait quelque chose de mal pour être punies. Elles ont donc tendance à le cacher. C’est aussi difficile parce que c’est relatif au corps. J’ai eu du mal à filmer les morsures alors que je suis moi-même une femme. C’est très compliqué de convaincre le mari de nous laisser filmer l’avant-bras de sa femme. On touche à l’intimité la plus profonde des gens. Mais c’est très important qu’elles témoignent de l’horreur qu’elles ont vécue. Elles nous disaient toutes que ça leur faisait du bien d’en parler.

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Est-ce que le fait d’être une femme rendait aussi la tâche plus difficile ?

Non, comme je travaillais sur les femmes, ça m’a même beaucoup aidé. Ça passe mieux, on peut entrer plus facilement dans les foyers familiaux. J’étais avec un autre journaliste, Samuel Forey, et comme c’est un homme, ils le mettaient à la porte. Il fallait que je négocie pour que les familles le laissent entrer. Même avec les militaires, être une femme ça peut être plus facile, on peut négocier plus facilement avec le sourire.

Il y a quelques semaines, trois journalistes ont trouvé la mort à Mossoul à cause d’une mine antipersonnel. Une polémique s’est formée concernant les journalistes de guerre qui ne seraient pas assez prudents, qu’est-ce que tu en penses ?

Arrêter d’aller informer, c’est donner raison à Daesh. C’est exactement la même chose qu’après les attentats de Paris en novembre 2013. Les gens se sont précipités aux terrasses des cafés justement pour montrer qu’ils n’avaient pas peur. On a la chance en France de faire à peu près ce qu’on veut en tant que journaliste et il faut l’utiliser à mort. Ce qui s’est passé, la mort de ces journalistes, ça aurait pu arriver à n’importe qui. Et pour leur rendre honneur, je pense qu’il faut continuer à aller sur le terrain, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Dès que j’ai l’occasion, j’y retourne, sans hésiter.

Propos recueillis par Syrielle Mejias.

Pour retrouver son interview filmée, c’est par ici.

@SYRIELLE_MEJIAS

 

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