1 an après le coup d’Etat manqué en Turquie, une timide opposition fait surface

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Erdogan, un as de la propagande

1 an après, le coup d’Etat manqué contre le président turc Recep Tayyip Erdogan, ce dernier a organisé de grandes cérémonies ce week-end pour commémorer l’événement et célébrer son pouvoir. Dans le même temps, la société civile a commencé à s’organiser contre la dérive autoritaire du tout puissant président.

Le 15 juillet dernier, un coup d’Etat militaire échoue à renverser le Président turc. Dans les heures qui suivent, le putsch est attribué à Fethullah Gülen, un intellectuel turc exilé aux Etats-Unis. Ancien allié d’Erdogan, Gülen est à la tête d’une confrérie très influente à tous les niveaux de la société. « Après les Kurdes du PKK et Daesh, Gülen est le dernier bouc émissaire d’Erdogan » explique Johann Bihr, responsable du bureau de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale pour Reporters sans frontières.

La désignation de Gülen comme instigateur du coup d’Etat provoque une purge sans précédent pour chasser les gülenistes. 138 000 fonctionnaires, dont de nombreux juges et militaires, sont renvoyés. La liberté d’expression, qui était déjà menacée avant le coup d’Etat, est durement réprimée. 149 médias sont fermés et beaucoup de journalistes sont mis en prison pour espionnage, comme l’équipe du quotidien Cumhuriyet, symbole historique de la République turc et de son fondateur Mustafa Kemal. « La chasse aux critiques entamée par Erdogan prend un tour inédit, observe Johann Bihr, l’Etat a placé des oligarques à la tête des grands médias et le journalisme indépendant est à l’agonie. » Une répression qui fait de la Turquie, la première prison pour journalistes du monde. Pour mieux appréhender le musellement de la presse, regardez Turquie : la grande purge des médias, le reportage de nos reporters Chris Huby et Guillaume Perrier, partis en 2015 à la rencontre des journalistes turcs.

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Les emprisonnements arbitraires ne sont pas réservés aux seuls journalistes puisque depuis 1 an, 55 000 personnes ont été mises en prison pour cause de liens supposés avec des organisations « ennemies de l’Etat ». Parmi eux, Selahattin Dermitas, un homme politique kurde co-président du HDP, le Parti démocratique des peuples, qui suscitait de nombreux espoirs. En novembre 2016, il est arrêté pour liens supposés avec le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, considéré en Turquie comme une organisation terroriste. Nos journalistes avaient suivi cet Obama kurde pendant plusieurs semaines, avant qu’une peine de cinq mois de prison pour « dénigrement de la nation turque » ne soit retenue contre lui en février 2017. Depuis, Dermitas est encore visé par des dizaines de procédures judiciaires et risque jusqu’à 142 ans de prison pour ses liens présumés avec le PKK.

Pour Didier Billion, géopolitologue et directeur adjoint de l’IRIS, le Président Erdogan poursuit une fuite en avant dans la répression. Les commémorations de l’échec du coup d’Etat visent, selon lui, à appuyer son statut de sauveur de la démocratie. « Tous les moyens de communication politique, voire de propagande, ont été utilisés pour légitimer la reprise en main autoritaire du pouvoir. » souligne-t-il. De nombreux discours ont été prononcés en hommage à ceux qui sont morts en combattant les putschistes. Afin de marquer les esprits, Erdogan a inauguré un mémorial à Istanbul pour les 250 victimes du coup de force, considérés par le régime comme de véritables martyrs.

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As de la communication politique, Erdogan a voulu profiter du coup d’Etat avorté pour monter la population contre un ennemi invisible : la confrérie de Fethullah Gülen. « Effectivement, la confrérie Gülen a infiltré la justice et l’armée, mais cela s’est fait avec la bénédiction d’Erdogan » se souvient Johann Bihr de Reporters sans frontières. Mais à partir de 2013, Erdogan se retourne contre la confrérie et les gülenistes deviennent l’ennemi mortel du régime. « Erdogan a toujours utilisé une stratégie de mise en tension de la société, décrypte Didier Billion, il accroit les oppositions, que ce soit entre les Turcs et les Kurdes, les laïcs et les musulmans… Ça lui permet de surfer sur les oppositions et de se maintenir là où il est. » Une stratégie grâce à laquelle il dirige la Turquie sans fléchir depuis plus de 14 ans. Aujourd’hui, au bout d’une année de purge, le pouvoir s’est mis à invoquer des motifs de plus en plus extravagants pour emprisonner de supposés opposants. « Les chefs d’accusation n’ont plus aucun sens. Dernièrement, des hommes ont été emprisonnés parce qu’ils utilisaient le même moyen de communication crypté que le réseau Gülen. C’est tellement absurde qu’on pourrait en rire » déplore Didier Billion.

Une situation qui pousse la société civile turque à réagir contre la dérive autoritaire du président. Une marche de la justice a été organisée par Kemal Kiliçdaroglu, leader du CHP, Parti républicain du peuple. Elle est partie d’Ankara le 15 juin et a rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes à son point d’arrivée à Istanbul, le 9 juillet dernier. Pour Didier Billion, « c’est une bonne nouvelle que cette marche citoyenne ait pu se tenir. Ça prouve que malgré la répression,  il y a une opposition et une société civile mobilisée en Turquie. » Cette démonstration de force de l’opposition gène le pouvoir d’Erdogan qui se veut absolu. D’autant plus que le référendum d’avril dernier, censé renforcer les pouvoirs présidentiels et faire d’Erdogan le Président de la Turquie potentiellement jusqu’en 2029, n’a été remporté que d’une courte majorité. Malgré un battage médiatique 5 fois supérieur pour le camp du « oui », il ne l’a emporté qu’avec 51,4% des voix. Ces timides manifestations de l’opposition poussent Johann Bihr comme Didier Billion à refuser au régime d’Erdogan le titre de dictature. Selon ce dernier,« même si Erdogan poursuit une stratégie liberticide il ne peut pas faire ce qu’il veut. Il y a une résistance réelle de la société et les mouvements de contestations vont se multiplier dans les jours à venir. »

@SYRIELLE_MEJIAS

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